Le sommet du G20 à Séoul en 2010.
Le cinquième rassemblement des chefs d’État du G20 a eu lieu à Séoul, en Corée du Sud, les 11 et 12 Novembre 2010. La Corée a accueilli un sommet du G20 dans lequel on a débattu du système financier international et de l’état de l’économie mondiale surtout après la crise économique mondiale. Quelques jours avant, toutes les chaînes de télévision, tous les canaux de radio et d’autres médias coréens ont déjà commencé à y consacré beaucoup de temps par des émissions liées au G20. Le gouvernement sud-coréen était très fier d’organiser cet événement mondial et d’être le pays présidant la conférence – indice clair que la Corée est devenue une puissance importante de l’économie mondiale. Le président Lee Myung-Bak a déclaré lors d’une conférence de presse que la Corée surmontait enfin sa position de périphérie de l’Asie et était donc debout au centre du monde.
J’ai vu les actualités présentant la conférence du G20 sous le titre « La République Coréenne, de la périphérie au centre » dans le KTX, le train coréen à grande vitesse. Tard dans la nuit, je suis descendue à la station de Séoul et suis entrée dans le hall de gare, où plusieurs personnes avaient déplié un carton sur le sol, couchées sur cette « natte » en carton – des sans-abri. Même si la Corée du Sud est une puissance de l’économie mondiale, il y a plus de 450,000 enfants qui souffrent de faim à cause de la pauvreté (selon la présentation en 2009 du députée du parti au pouvoir, Mme Son Suk-Mi) ; beaucoup d’adolescents quittent l’école pour aider leur famille en ayant un petit boulot ; le salaire d’une femme de ménage à temps complet dans une université à Séoul s’élève à moins de 500 euros par mois. Récemment, lors de la chute hivernale des températures, j’ai entendu la nouvelle de la mort de sans-abri aux informations.
La Corée du Sud est un pays déchiré. Entre la 12ème puissance économique mondiale, et les enfants mourant de famine et les sans-abri mourant de froid, il y a une frontière invisible dans « ce » pays, une frontière insurmontable – une frontière qui expulse les gens sans privilèges et qui protège la vie meilleure des gens avec pouvoir et richesse, une frontière marquant le « centre », séparé de la périphérie. Une société avec une structure centre/périphérie, c’est très loin des idéaux de justice et d’égalité. Alors, que faire ?
Pour surmonter la situation de périphérie, le chemin pris le plus souvent est de quitter la périphérie et d’entrer dans le centre. De temps en temps, la télévision diffuse l’histoire touchante de la réussite d’une personne de la périphérie, par exemple un enfant pauvre devenant chef d’une grande entreprise. C’est sans doute une réussite heureuse pour la personne qui a fait des efforts énormes. Mais le fait qu’une personne de la périphérie entre dans le centre, il ne change pas la société. Il y a toujours les pauvres et les riches, le centre et la périphérie. Il est aussi possible que le héros de la réussite exploite encore plus fort les faibles. Et le cas d’une telle réussite est plutôt exceptionnel que normal. Alors, l’entrée dans le centre, individuellement, cela ne peut pas être une solution.
Je me souviens alors d’un philosophe coréen du XXème siècle qui a représenté la conscience d’un intellectuel en pays colonisé en ne louchant pas sur le centre mais en appelant à résister pour renverser la structure centre/périphérie elle-même.
La vie de Ham Seok-Heon (1901-1989).
Le philosophe Ham Seok-Heon naît en 1901 dans le village de Yongcheon prés de la frontière entre la Chine et la Corée. C’est alors une région très loin du centre du pouvoir et très pauvre. La domination du gouvernement central ne peut pas atteindre complètement cette région et les gens sont donc plutôt ouverts à la nouveauté (comme le christianisme), même si cela ne convient pas à la politique du centre. Ham Seok-Heon grandit auprès de sa famille et dans une école chrétienne.
En 1910, la Corée est colonisée par le Japon. En 1919, Ham Seok-Heon participe au grand mouvement du 1er mars pour l’indépendance contre le colonialisme japonais et il est renvoyé de son école à Pyongyang. Dans son autobiographie, avec ce pas jusqu’à la mort, il avouera que le mouvement du 1er mars était l’occasion pour lui de s’éveiller à l’engagement social. Après quelques années, il entre dans l’école d’Osan où il rencontre le professeur Yu Young-Mo – une rencontre très significative pour l’histoire coréenne. Avec ce professeur, Ham Seok-Heon apprend à réfléchir philosophiquement.
En 1923, il va au Japon et étudie à Tokyo Teachers’ College (maintenant, University of Tsukuba). Là-bas, il découvre le socialisme et entre en conflit intérieur, écartelé entre le christianisme et le socialisme. Grâce à sa rencontre avec Uchimura Kanzo, évangéliste japonais et fondateur du mouvement « hors église » (nonchurch movement), il résout ce conflit et prend conscience du rôle du christianisme dans les transformations sociales.
Cinq ans plus tard, il retourne en Corée et enseigne pendant dix ans l’histoire et l’éthique à l’école d’Osan, seule période de sa vie où il a un métier institutionnel. 1934-1935, il rédige l’histoire de la Corée du point de vue biblique et publi dans la revue Seongseo Joseon (Bible Korea). Il y présente une autre vision de l’histoire coréenne que celle des colonialistes. Il conçoit l’histoire coréenne comme une histoire de la souffrance. Mais cette souffrance ne se définit pas comme souffrance. Elle est le fondement de l’espoir.
Dans les années 1930, le pouvoir colonial du Japon interdit de parler coréen, ordonne de changer de nom à la manière japonaise ainsi que de se convertir au culte shintoïste. Ham Seok-Heon continue d’enseigner en coréen et refuse d’obéir aux ordres des colons. Il est licencié de son école en 1938. Il va à la campagne et devient agriculteur.
En mars 1942, il est emprisonné pendant un an à cause de son éditorial publié dans la revue Bible Korea. Jusqu’en 1945, à la fin de la guerre et de la domination coloniale, Ham Seok-Heon est emprisonné quatre fois.
Après la libération du colonialisme en 1945, Ham Seok-Heon n’arrête pas la résistance. Dans les années 1950, dans les circonstances où beaucoup d’églises coréennes collaborent avec la dictature de Syngman Rhee, le président, chrétien, il publie un article critique « Que fait le christianisme de Corée ? » par lequel il devient très célébre. En déclarant aussi qu’il est hérétique, en 1953, affirmant que la vérité est plus grande que la chrétienté, il s’oppose totalement au gouvernement de Syngman Rhee.
A partir de la dictature militaire dans les années 1960, il s’engage à mobiliser une résistance non-violente. Il n’hésite jamais à critiquer publiquement la dictature. A la fin des années 1970, il commence à éditer une revue « Voice of the people » qui sera régulièrement interdite .
Quand le régime de la dictature militaire prône l’idéologie confucianiste avec comme valeurs la loyauté pour le souverain et la piété pour les parents (Chung-Hyo), il enseigne la pensée de Lao Tseu et de Tchouang Tseu – la liberté et la transcendance. Il donne alors énormement de conférences, et celles-ci sont une sorte de festival où l’on rit, on pleure et on discute.
Il est pacifiste, membre des quakers. Il crée deux communautés où la religion, l’éducation et l’agriculture sont réunies. En 1985, on le recommande pour la deuxième fois comme candidat pour le prix de Nobel.
Ham Seok-Heon était aux prises toute sa vie, jusqu’a sa mort en 1989, avec le poids entier de l’histoire de la Corée par la résistance contre le colonialisme, contre la dictature, par des actions pour la paix et pour la justice. Il est emprisonné plusieurs fois, mais cela ne peut pas le retenir de résister. Il est écrivain, philosophe, enseignant et combattant, tout en même temps.
La philosophie de l’histoire de Ham Seok-Heon :
– une herméneutique de la souffrance.
C’est à l’époque du colonialisme que Ham Seok-Heon écrit son histoire de la Corée et qu’il la publie en série dans la revue mensuelle Bible Korea de 1932 à 1934. En mars 1950, après la libération du Japon, il publie tous ces manuscrits ensemble en monographie. Dans l’avant-propos, il exprime l’intention d’écrire cette œuvre ainsi : « Cette histoire faite de souffrance – on voulait parler de la signification de notre histoire malgré notre bouche amère, quand “nous laissions nos guitares suspendues aux arbres de la rive” au bord des fleuves à Babylone (Psaumes 137, 1-2), quand on n’avait pas la parole libre à cause de l’oppression extérieure ainsi qu’en raison de la douleur intérieure ». En écrivant l’histoire de la Corée, une histoire de la souffrance continue, une histoire « chargée lourdement par la pauvreté, l’oppression, la maladie, l’ignorance, la saleté et la rigueur », Ham Seok-Heon essaie de récupérer la signification, le sens, de cette histoire.
Le premier pas pour comprendre la signification de son histoire propre est sa reconnaissance telle qu’elle est, même si elle est misérable comme une mendiante. Si on traduit cela dans le contexte actuel du centre et de la périphérie (Ham Sok-Hon n’a pas utilisé les termes “centre” et “périphérie“, mais il est justifié d’interpréter son message en ces termes.) : ne pas loucher vers le centre en fuyant la situation de la périphérie, mais accepter son propre être marginalisé avec douleur. C’est un processus pour surmonter la division de soi, l’union avec soi-même.
« Ce mendiant, n’est-il pas nous-même ? Une figure misérable que nous avons seulement regardée comme s’il s’agissait d’une chose autre ; c’était tout de même l’ombre de nous-même se reflétant seulement dans un fleuve de douleur. Or, il faut s’avancer encore d’un pas. On doit prendre conscience de nous-mêmes en tant que souffrants et il faut endurer la douleur. [...] Nous devons abandonner notre attitude et devenir nous-même en portant ce fardeau de souffrance. Ne plus errer mais venir ici au bord du fleuve de douleur, pleurant fort comme une mélodie pathétique. Venez et laissez le lourd fardeau sur ces hauts rochers. Et parlons de la signification de notre souffrance. [...] Venez ici avec la décision de surmonter la souffrance. »
Ham Seok-Heon montre que la souffrance contient une signification. L’expérience de la souffrance enracinée dans la vie de la périphérie fait mûrir les individus. Dans la souffrance, on reconnait la vérité universelle (Dieu) et on se dote d’une vision pour un nouveau monde (ciel, royaume). Une nouvelle identité émerge.
« Notre vie s’approfondit avec la souffrance. Avec les rides sur le front émerge la sagesse dans l’esprit. Avec la plaie profonde dans la chair, l’âme sent bon. La signification de la vie se manifeste dans l’écriture écrite avec du sang, dans la peinture peinte avec des larmes, dans la chanson chantée avec soupir. [...] La souffrance rend grandiose la vie. [...] Après l’expérience de la persécution, on développe une tolérance pour inclure le grand ennemi avec confiance. En endurant la pauvreté et la punition, on arrive à la liberté et à la sublimation. [...] La souffrance mène à Dieu. Comme un fils perdu cherche son père après avoir souffert de la faim, l’humanité cherche Dieu, l’origine de la vie après la souffrance. [...] Si l’on a une larme dans l’œil, le royaume des cieux est visible grâce à cette lentille. Si l’on souffre, on tisse des fils de raison et comme cela, on arrive à la porte à l’éternité. »
Le souffrance est surmontée par sa signification. La signification apparait par la reconnaissance de la mission. Ham Seok-Heon attire notre attention sur le fait que : « Si on veut vivre, il faut découvrir quoi faire. » Car la reconnaissance de la mission est la force motrice de la renaissance. » Devenir « l’écoulement de l’histoire », cela veut dire que l’on prend l’injustice du monde sur soi pour relever moralement l’histoire de l’humanité. Il faut prendre toutes les injustices et se tourner vers Dieu. Le germe de la nouvelle histoire est toujours originaire des bas-fonds.
La signification de la souffrance se déploie quand on cherche à réaliser la vérité appropriée dans la souffrance, c’est-à-dire la vision d’un nouveau monde, avec des actions concrètes. Dès lors, il y a un chemin pour surmonter la souffrance. Surmonter la souffrance par la souffrance ne signifie pas rester dans la souffrance, ni se venger de la souffrance subie. Détourner l’injustice vers Dieu signifie surmonter toutes les injustices de l’humanité dans l’amour de Dieu, mais cela ne signifie pas être vainqueur dans l’histoire de l’injustice avec l’oppression des autres. Surmonter la souffrance signifie surmonter l’histoire injuste elle-même, surmonter les principes de la loi de la jungle.
– la périphérie comme lieu d’espoir.
La philosophie de la souffrance chez Ham Seok-Heon ouvre une nouvelle perspective pour surmonter l’ordre hiérarchique du centre et de la périphérie. On assigne un nouveau rôle aux gens de la périphérie, c’est-à-dire sortir de sa position passive de victime et transformer sa propre expérience misérable en une base de supériorité morale ainsi que devenir sujet de la formation d’un nouveau monde.
Dans une perspective éthique, la périphérie a l’avantage d’obtenir une position moralement supérieure : en raison de l’expérience de la discrimation, de l’oppression, de la négation, de l’exploitation et de l’exclusion – étant donné que l’on y survit – on peut devenir sensible à ces problèmes. Une société avec une structure centre/périphérie est très loin des idéaux de justice et d’égalité. On peut développer une conscience critique de la société déternimée par cette structure ainsi que faire germer sa vision d’un autre monde. Si cela incite la résistance pour défier la structure existante avec l’objectif de transformation de la société, la périphérie peut être un lieu d’espoir.
Peut-on être ravi du fait que la Corée est entrée dans « le centre » ? Si nous avons déjà oublié ou refoulé nos larmes de l’époque où nous nous trouvions dans la périphérie, si nous répétons la manière habituelle de l’oppression du centre, nous n’avons rien appris de notre histoire de souffrance. La voix de Ham Seok-Heon est toujours actuelle.
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Publié le 12 janvier, 2011 à 12:05 par The Dangsan Tree
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